Uber n’est pas mon coopain

Uber semble révolutionner l’économie. Mais est-ce vraiment de l’économie collaborative ou une mutation du capitalisme ?

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Depuis la fin des années 90, le mouvement du socialisme démocratique, principale force politique de la gauche, analyse avec justesse, que le monde humain entre dans l’ère de la révolution immatérielle après la fin du cycle de la révolution industrielle commencée au XIXème siècle (1). J’étais loin à l’époque d’imaginer la réalité, les modalités concrètes et pratiques, la matérialisation précise de cette révolution immatérielle, 20 ans plus tard. Même si nous comprenions qu’elle allait changer les modes de production et de décision. Notre erreur fut de penser qu’elle allait aussi changer la nature du rapport de force et qu’il nous fallait par conséquence changer notre « logiciel » en considérant que la lutte n’était plus une lutte de classes entre dominants et dominés mais entre inclus et exclus. Nos désirs et rêves de société apaisée ont dû être trop forts…

Les révolutions technologiques passent mais la nature du rapport de force ne change pas (2). Les révolutions technologiques changent nos rapports aux choses en rendant possible ce qui ne l’était pas hier mais elles ne choisissent pas ce qu’elles rendent possible. Elles peuvent ne pas être au service du progrès humain (3). Le rapport de force originel des sociétés humaines entre le travail et le capital, les dominés et les dominants, les possesseurs des moyens de production et les fournisseurs des forces de production reste fondamentalement le même (4), même si l’expression de ce rapport de force change.

Revenons à Uber. Il est l’expression de la bataille qui se joue pour la destinée de cette révolution immatérielle qui a débuté à la fin du XX siècle. Soit cette révolution technologique nous permet de faire émerger une révolution sociale (5) en renversant le rapport de force originel, soit elle permet au contraire de conserver le rapport de force en faveur des dominants. Si nous rejetons les possibilités de la révolution immatérielle, nous quittons le champ de bataille et nous perdons, condamnés à organiser la résistance en attendant les prochaines conditions historiques d’une autre révolution qui ouvrira le champ des possibles pour renverser ce fameux rapport de force. La révolution immatérielle rend possible une économie sociale, une économie démocratisée, appelée économie du partage. Une économie où les moyens de production sont un bien commun à tous les producteurs. Mais avec Uber nous voyons que c’est aussi un moyen pour les forces du capital de réaliser un grand rêve : non pas la démocratisation de l’économie (qui est le rêve des forces du travail) mais l’économisation (si vous me permettez le néologisme) de la démocratie, en soumettant aux règles du capital le plus petit élément de la chaîne de production : l’être humain.

Oui, le grand rêve du capitalisme est que chaque être humain soit d’abord une entreprise. Ainsi l’expression du rapport de force n’est plus social (employeur / employé) mais économique (client / fournisseur), ce qui justifierait davantage la domination, la concentration du capital et de la décision et leur permettraient encore d’étendre l’empire (6). La révolution immatérielle montre que ce rêve capitaliste peut se réaliser, Uber en est un exemple. Les moyens de production ne sont plus les outils matériels, comme ici la voiture dans le cas d’Uber, mais l’algorithme, le calcul qui permet de piloter l’activité pour en constituer une offre économique. C’est là le grand changement qu’apporte la révolution immatérielle : le rapport de force reste le même mais son expression change, les moyens de production changent de nature et les outils matériels sont considérés non comme des moyens mais comme des forces ou des extensions des forces de travail. Vous pouvez bien partager vos outils (le “soft”) tant que le pilotage (le “hard”) reste une propriété privée.

L’enjeu du socialisme du XXI siècle est là : la propriété sociale des moyens de production, encore et toujours ! La lutte porte sur les statuts des sociétés propriétaires des algorithmes. Ces algorithmes ne servent à rien sans les données qui les alimentent. Ces données font partie du capital. Ces données ce sont les utilisateurs (consommateurs ou fournisseurs) qui les apportent, gratuitement le plus souvent. L’enjeu est de renverser le rapport de force et parvenir à la démocratisation de l’économie en faisant valoir l’apport de capital des utilisateurs constitué par la mise à disposition de leurs données et en créant de fait des coopératives.

 

Emmanuel BOUHIER

 

(1) Pour une Nouvelle Gauche, Jean Christophe Cambadélis, Stock, 1996

(2) http://cimade63.blogg.org/engagement-3-le-champ-des-forces-chronique-cimade-63-du-3-avril-2015-p-a117497620

(3) La Technique ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul, Economica, 1990

(4) La pensée marxiste, Jacques Ellul, La Table Ronde, 2003

(5) Je parle ici du résultat et non de la méthode, qui peut être démocratique et non nécessairement insurrectionnelle

(6) Empire, Antonio Negri et Michael Hardt, 10/18, 2000

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